PHILIP K. DICK

Alain Van Kerckhoven

Je crois fermement que tout problème trouve sa source quelque part sur la vaste étendue de terre qui sépare l'univers de la représentation que nous en avons. Par "nous", j'entends aussi bien chaque individu que tout groupe, société, civilisation.
Toute erreur n'est que la conséquence d'un écart entre la réalité et notre image de la réalité. Toute règle, toute loi, n'est qu'une tentative (souvent imparfaite et parfois contradictoire) de systématisation des actes à poser pour se conformer à la réalité. Partant de là, toute faute n'est elle aussi qu'un corollaire. Toute divergence d'opinion, tout conflit, toute peur. Tout espoir aussi. Toute vie.
Les mondes de Dick errent dans les brûmes de ces écarts probables, peuplés de morts suspendus, de junkies hallucinés, de télépathes schizophrènes, de névropathes divers. Ils ont un beau jour largué les amarres du quotidien pour s'enfoncer sur un océan nocturne dépourvu d'étoiles familières. Ils emportent avec eux leur cargaison de morts, de détraqués, de drogués, de décalés. Et s'ils ont encore de la place, n'importe qui sera le bienvenu.
Parfois, le monde entier largue ainsi les amarres. Alors, le réel n'est plus qu'un souvenir, ou une conjecture.

La peur, l'horreur, la mélancolie peuvent êtres portés par l'écrivain au lecteur au moyen de ficelles plus ou moins grosses, lesquelles n'empêchent pas le talent. Des sentiments moins standards tels que ceux vécus par le schizoprène, le junkie en manque, le paranoïque sont beaucoup plus difficiles à communiquer et la plupart des écrivains se bornent à une description "extérieure". Dick est l'un des rares (pour dire vrai, le seul que je connaisse) à permettre une immersion totale dans ces états froids et intimes.
L'oeuvre de Dick est psychotrope.

Pierre Versin s'exclame: "Il doit être hanté, cet homme-là, car à ce niveau, l'intelligence et la mémoire ne suffisent pas." Oui il est hanté, et ses fantômes peuplent sa biographie. Les biographies d'écrivains sont souvent fastidieuses tant sont peu nombreux les traits qui lient la vie à l'oeuvre. Retirez les mots simples "Argentine", "Bibliothèque" et "Aveugle" de la biographie de Borges (peut-on imaginer écrivain plus investi de son oeuvre?) et le texte obtenu n'aura guère plus d'intérêt que la biographie de chacun de nous. C'est pourquoi cette chronique ignore généralement les naissances, les morts et les occupations intermédiaires des auteurs.
Pour Philip K. Dick cependant, on ne peut couper court. Sa vie est totalement consubstancielle à son oeuvre.

Elle commence en 1928, à la veille de la grande crise qui plongera l'Amérique dans une folie à laquelle n'échappera pas la famille Dick. Pour juguler la surproduction, le gouvernement paye une prime pour chaque cochon abattu. Ce sera le travail du père d'aller de ferme en ferme pour abattre et enterrer son quota quotidien de cochons avant de rentrer raconter en famille sa journée de travail. Quant à sa mère, au nom de jeune fille de laquelle il doit son K. (Kindred), son travail consiste à corriger les textes des porte-paroles du gouvernement afin de leur éviter toute maladresse et de les "officialiser" au mieux. Tel est l'environnement baroque et terrible à partir lequel le jeune Philip devra extraire ses références. Un troisième membre de la famille, peut-être le plus important, mourra dans les premiers mois: sa soeur jumelle. Le K. de sa signature ne permettra jamais à ce souvenir de s'estomper: elle s'appelait elle-aussi Kindred. Ici déjà, les identités se mélangent. Les sentiments aussi. A la négligence de la mère (qui les avait laissés sans nourriture parce qu'ils refusaient son lait maternel) se superpose la culpabilité de Philip, la culpabilité du survivant. Plus tard, dans Docteur Bloodmoney (Dr Bloodmoney or How We got along after the Bomb, 1965) apparaîtra le personnage d'Edie Keller, la petite fille qui raconte à son jumeau enkysté la beauté du monde extérieur...

Chacune des étiquettes qui furent collées à Dick peut tant se justifier que se contester: paranoïaque, schizophrène, chantre du L.S.D., alcoolique, baba-cool, gourou de la contre-culture, mystique, génie, fou, hanté, délirant, halluciné. L'on a parlé de lui comme de l'auteur le plus représentatif de la SF contemporaine (en 1970). Voire comme de l'auteur dans lequel s'incarne l'essence même de la SF. Il n'en fut pas toujours ainsi et la reconnaissance du public fut assez longue à venir, surtout Outre-Atlantique.

Il faut dire que les rapports incestueux qu'entretient la conscience avec la réalité ont toujours eu meilleure presse en Europe qu'aux Etats-Unis, qu'il s'agisse du Cogito Ergo Sum, de Freud, de Jung et de ses archétypes, des paradoxes Einstein-Podolsky-Rosen, du chat de Schroedinger ou des expériences d'Alain Aspect. Cela explique sans doute pourquoi le terreau de la vieille Europe fut tellement plus favorable à Dick que celui des Etats-Unis, plus féru de Hard-Science et de Super Héros. Il est notable que les deux principales adaptations cinématographiques des oeuvres de Dick soient Blade Runner (roman assez faible de Dick dont seul l'aspect "chasseur de primes" a séduit le par-ailleurs-très-talentueux Ridley Scott) et Total Recall où les muscles de Schwatzenegger faisaient un peu trop d'ombre à la thématique dickienne du réel.

Éduqué par une mère remodelant la réalité officielle à la demande des autorités et par un père (il divorcera lorsque Philip aura 4 ans mais ses visites resteront fréquentes) égorgeant les cochons des éleveurs au nom d'un régime économique que la crise de 29 dégrisa brutallement de ses rêves d'immortalité, portant au coeur de son nom sa soeur jumelle tuée par la négligence de sa mère, Dick adulte aura vite recours à la chimie pour épauler son système mental pour le moins fragile. Les cocktails de L.S.D., d'alcool et de tranquillisants constitueront la deuxième composante qui fera de Dick l'écrivain dont nous parlons.

L'engrenage génère ses propres rouages: divorces, cures de désintoxications, dépressions, crises cardiaques et tentatives de suicide ne font qu'accroître le vertige. L'écriture semble être la seule béquille solide de Dick, et il écrit beaucoup, par à-coups. On compte 47 romans et 127 nouvelles. Bien que respectant certaines frontières naturelles entre réalité et fiction, il écrit aussi sur lui-même: des préfaces, des postfaces, des fragments d'autobiographies, il parle lors de colloques, donne des interviews. A chaque fois, le malaise est le même. La frontière entre ces deux mondes n'est pas très nette et Dick semble parfois créer artificiellement la distinction entre ces deux mondes qui ne sont que les reflets d'un même miroir. Il s'impose dans ses textes voulus non fictifs des contraintes inexistantes dans son oeuvre de fiction. Et ces contraintes tendent à concerner de moins en mois le message et de plus en plus la forme. Peu importe, car de plus en plus se précisera l'idée que chacun transporte avec lui `sa' réalité, que la réalité objective n'est que le plus grand commun dénominateur des subjectivités en présence. Que l'on y voit un signe de folie ou de sagesse, le malaise est désormais persistant. L'homme a besoin de repères. Dick les sape les uns après les autres. "Votre réalité n'est pas la mienne. La vôtre n'est qu'une illusion que votre perception a figé!" lance-t-il à ses détracteurs.

Le délire ira ainsi crescendo, dans son oeuvre et dans sa vie, de la petite paranoïa quotidienne qui nous habite tous un jour ou l'autre (ai-je VRAIMENT éteint le gaz?) à la remise en cause des fondements de l'univers. Mais, tout comme durant son enfance, le délire n'est pas seulement intérieur à Dick: son environnement chavire dans la folie. Il l'expose clairement dans "Comment construire un univers qui ne s'effondre pas deux jours plus tard?" Il racontera aussi (ce qui sera confirmé par d'autres témoins) comment il se fit renvoyer de l'université pour communisme, comment le F.B.I. le pria d'espionner sa première femme (appartenant au parti radical), comment sa deuxième femme a tenté à deux reprises de le tuer, et bien d'autres "anecdotes" du genre rassemblant menaces de mort et autres attentats à la bombe dans son appartement. Dick aurait probablement fasciné Jung.

Un élément de sa biographie cependant sera déterminant pour l'extraire de la folie ordinaire et lui donner suffisamment de force pour faire de lui un écrivain, un homme à part. Il identifie cet événement comme le point de rupture entre lui et sa famille, ses amis, la société américaine... une séance de cinéma en 1943. La foule californienne s'esclaffe en voyant un jeune japonais se faire brûler vif au lance-flammes. Lorsque Dick sort, malade, du cinéma, tout ce qui lui semblait proche lui apparaît étranger. En 1944, il choisira l'Allemand comme langue complémentaire au lycée. Son existence s'ébauche maintenant, les tensions qui s'entredéchirent en lui mettront vingt ans à se rassembler dans ce cri, "Votre réalité n'est pas la mienne...", qu'il fera résonner dans son chef-d'oeuvre: le Maître du Haut Château.

De par sa nature trouble et gigogne, il est hasardeux de dresser une topologie de l'oeuvre dickienne: bien des plans permettent à l'univers sensible de s'évanouir.

Le plan historique tout d'abord, avec l'un des chefs-d'oeuvre incontestés de la SF: Le Maître du Haut Château (The Man in the High Castel, 1962, Prix Hugo 1963). L'une des grandes uchronies de la SF, qui mènera Dick à la célébrité et dans laquelle transparaît en filigrane cette séance de cinéma de 43. Une uchronie consiste à modifier une donnée historique. Ici, Dick se demande "Et si le Reich avait gagné la guerre en 47...?" Puis de raconter la vie reconstruite d'un antiquaire de la côte Ouest, sous protectorat japonais. Le monde repose sur les industries I.G. Farben et Krupp, et se dirige par le I-King.
La conclusion est claire: quelles que soient les puissances, les contraintes en présence, un centre de gravité se dégage toujours autour duquel la vie s'organise. Il y a aussi la mise en scène d'une relative paix mentale retrouvée par l'écriture de ce roman. Il y a encore la réécriture de la séance de cinéma de 1943. Il y a bien sûr la mise en garde discrète que l'histoire est toujours écrite par les vainqueurs. Mais aussi chez Dick, l'uchronie ne peut se suffire à elle-même. Car un livre circule discrètement dans cette civilisation si peu dérangeante. Un livre d'autant plus étrange qu'il ne semble pas faire l'objet de mesures de rétorsion par les ministères de la propagande. Pourtant, dans ce livre, l'Allemagne et le Japon ont perdu la guerre en 45...

Mais avant d'être historique, le prétexte fut d'abord politique dès Loterie Solaire (Solar Lottery, 1955) qui légalise l'assassinat politique (la figure du père...) et institutionnalise le hasard comme mode de scrutin. Il le restera dans Le Prisme du néant et dans Simulacres (The Simulacra, 1964) où les gouvernants sont des marionnettes mécaniques dont les ficelles se perdent dans une brume effrayante. Et l'image du père rejoint celle de la politique, dans les terribles et savoureuses nouvelles du Père Truqué (What the dead men say, 1964) qui plairont aux nostalgiques des épisodes télévisés de la Quatrième Dimension (The Twilling Zone) et qui montreront un Dick à la narration incisive, comme un démenti à ceux qui reprochent à sa prose de trop souvent se perdre dans ses propres entrelacs.

Le plan catastrophique commence en douceur avec Docteur Bloodmoney (Dr Bloodmoney or How We got along after the Bomb, 1965). Ici encore, le cadre post-cataclysmique n'est qu'une toile oubliée dès les premières pages. Les bombes sont tombées, brûlant à jamais le vieil univers. Dans une petite ville des Etats-Unis survivent quelques individus pathétiques: un phocomèle (le monde a inventé la Thalidomide avant que Dick n'ait pu la rêver.) aux pouvoirs inquiétants, une petite fille et sa soeur jumelle non développée qu'elle porte en elle-même, quelques autres. Au-dessus, seul dans sa cabine spatiale, tourne un astronaute qui s'est recyclé en disc-jockey. Il tourne, ses disques tournent, la terre tourne, la vie continue. Est-elle plus absurde qu'avant?

Avec le temps, les prétextes se font plus directs et la drogue devient un personnage important. Le Temps désarticulé (Time out of Joint, 1959) avait été l'une des premières réussites de Dick. Sa forme demeurait assez classique et le basculement de l'univers initié par la présence discrète, dans une petite ville américaine, d'un journal portant une date erronée.
Si le glissement de la réalité sur un axe temporel est aussi le sujet d'En attendant l'Année Dernière (Now wait for Last Year, 1967), la cause en est ici clairement la drogue, une drogue apportée par des extra-terrestres et faisant osciller ses consommateurs de part et d'autre du présent, dans des passés qui ne sont pas les leurs et vers des avenirs impossibles. Pour répondre aux réactions des premiers lecteurs devant l'incohérence du récit, Dick rédige une postface dans laquelle il explique que chacun transporte sa propre réalité avec lui, et que le réel objectif n'est que le plus petit commun dénominateur de l'ensemble des individus confrontés à cette réalité.

Le Dieu venu du Centaure (The three Stigmata of Palmer Eldricht, 1965) fusionne enfin intimement la thématique des Simulacres avec celle de la drogue. C'est l'un des romans les plus riches de Dick, s'ouvrant, par une réflexion sur l'identité, sur des perspectives métaphysiques qui préfigurent celles de sa Trilogie Divine. Palmer Eldricht a trouvé dans le système de Proxima du Centaure une drogue qui concrétise les illusions qu'elle génère. Les univers-gigognes et les anti-simulacres tissent une toile dont le centre sera Palmer Eldricht et dans laquelle viendront se prendre personnages et lecteurs.

Mais c'est sans doute dans Substance Mort (A Scanner Darkly, 1977) que Dick se mesure le plus intimement à la drogue. Le combat se fait ici à mains nues. Afin de lever tout malentendu, d'éviter toute exégèse contraire à l'esprit du roman, l'auteur rédige ici encore une postface dont la lecture peut être salutaire à quiconque a un problème direct ou indirect avec une drogue. Le roman lui-même, l'un des meilleurs de Dick, doit être recommandé à ceux qui ne "comprennent pas" le consommateur de drogue, cette ignorance, cette impossibilité d'empathie vient souvent s'ajouter aux problèmes et est une partie du cercle vicieux qui entraîne le toxico et ses proches. Substance Mort permet mieux que n'importe que reportage TV de ressentir ce que sent un junkie en plein trip. Et ce pour le prix d'un livre de poche. Si ça, ce n'est pas de la littérature... Il est enfin un livre dense et magnifique où se retrouvent toutes les obsessions dickiennes et, au-delà, la plupart des thèmes récurrents de la SF contemporaine: Ubik (Ubik, 1969). Dérives du temps, dérives de la vie, dérives de la conscience. Inracontable, plus encore que le reste de son oeuvre. Des lambeaux de 1992 se déchirent et dérivent vers 1939. Des personnages suspendus entre la vie et la mort. L'équilibre se rompt, précipitant l'un d'eux dans la mort. Sur un miroir, il laisse un message aux vivants: "Je suis vivant, c'est vous qui êtes morts." [Cette phrase servira de titre à la meilleure biographie réalisée sur Philip K. Dick (par Emmanuel Carrère, Le Seuil, 1993).]

Enfin, il reste à évoquer la Trilogie Divine dont le qualificatif "ultime" fait se rejoindre ceux qui y voient l'oeuvre d'un fou ou celle d'un génie. La chose la moins étonnante est sans doute que cette trilogie se compose de quatre titres: Siva (Valisystem, 1980), L'invasion divine (Valis Regained, 1981), La Transmigration de Timothy Archer (The Transmigration of Timothy Archer, 1982) et le posthume Radio libre Albemuth (Radio free Albemuth, 1985). Stan Barets résume clairement le débat qu'elle suscite: «chef d'oeuvre selon certains (...), délire (...) selon d'autres, la Trilogie est inclassable. Tout dépend si on attend de la SF des conjectures rationnelles ou, au contraire, une ouverture vers l'étrangeté la plus complète.»
J'ai parlé de cette capacité d'empathie que possèdent certains romans de Dick. Si Substance Mort permet de vivre un trip pour le prix d'un livre de poche, la Trilogie Divine permet de sentir... quelque chose que vous ne pouvez pas identifier. Vous savez cependant que cette chose pourtant étrangère est consubstancielle à toute autre. Vous la savez réelle puisque vous l'expérimentez, fût-ce par la littérature. Vous savez aussi qu'il vous sera impossible de la communiquer. Vous savez que c'est Dick qui vous tire vers son univers intérieur.

En lisant Dick, vous devenez Dick.